Le journalisme est à un tournant de son histoire
C’est une évidence, dans le domaine de l’information, le moment que nous vivons est exceptionnel à plus d’un titre. Ne parlons pas d’époque puisque l’évolution des technologies est telle qu’elle affecte presque en temps réel notre quotidien et accélère les mutations de notre société. Face à cette révolution (et je suis d’accord avec Charles Bricman quand il parle de “révolution”), nous sommes contraints de nous adapter dans tous les domaines. Nous pourrions y parvenir rapidement si nous pouvions évoluer aussi vite. Malheureusement, il nous faut plus de temps pour comprendre et digérer cette évolution qui, de plus en plus, nous précède. Des facteurs sociologiques, économiques, politiques, culturels nous freinent dans notre réflexion à trouver des modèles de transition valables et satisfaisants par rapport à nos attentes.
Les nouveaux moyens de communiquer l’information à l’opinion se sont si vite multipliés que nous sommes encore nombreux à ne pas comprendre l’ampleur du phénomène ni à entrevoir les solutions pour transformer cette révolution en atouts, notamment dans le secteur des médias. Je ne crois pas à la mutation de l’information qui deviendrait uniquement insipide, inodore et incolore à cause d’une révolution technologique. Je crois plutôt fermement au maintien de la cohabitaion de plusieurs types d’informations: celle de qualité gardera sans aucun doute sa place mais elle côtoiera l’information de l’immédiateté, celle de niche ou encore celle de moins bonne qualité qui trouvera aussi son public. Et cette entente de bon voisinage se fera à travers plusieurs médias mêlant les anciens et les nouveaux. Je ne crois d’ailleurs pas non plus que la qualité sera sacrifiée à la quantité.
En fonction de mon activité, de mes déplacements, de mes objectifs, de mes envies ou de mes passe-temps, je peux en effet avoir envie d’accéder à une information juste, neutre et restreinte ou vouloir, à d’autres moments, prendre le temps de décortiquer une information plus approfondie qui laisse la place à la réflexion. Nous vivons déjà cela quotidiennement. Ce qui manque actuellement, c’est un certain ordre pour s’y retrouver. Les acteurs, les observateurs, les consommateurs ne s’y retrouvent pas encore parce qu’on tâtonne, parce qu’on est dans la tourmente et qu’on est loin peut-être de voir la fin du tunnel. Nous vivons une révolution qui laissera sur le carreau de nombreux “modèles”. Ajoutez à cela les autres mutations de notre société, le débat devient vite un casse-tête. Mais le simple fait d’être conscient de cette révolution est encourageant.
En pratique, de nombreux journalistes n’ont pas attendu pour se lancer dans de nouvelles aventures et tester de nouvelles solutions de faire de l’information de qualité. Regardez comment BFM a rebondi en Belgique en mettant en place un concept structuré autour de quelques journalistes multimédias. Regardez le modèle d’Edwy Plenel (ex Directeur de la rédaction du Monde) qui a créé Mediapart, un concept mixte. Vous accédez gratuitement à certaines informations et/ou vous payez également un droit d’accéder à une information plus approfondie (9 € par mois et le site compte déjà 13.000 abonnés). Dans ces deux cas, on évoque encore une information généraliste, tous azimut, mais de qualité. A côté de ces initiatives, l’information a plus que jamais de l’avenir si on la découpe en secteur. Toujours en France et depuis de nombreux mois, le site culturel Evene semble survivre. Elle a peut-être de l’avenir si on la dédie à un réseau de “consommateurs passionnés” qui seront véritablement “scotchés” à l’info liées à leur domaine de prédilection. Elle a peut-être de l’avenir si elle véhicule des idées philosophiques et a pour objectif de fidéliser ses adhérents. Voyez la nouvelle initiative du Parti socialiste de créer sa propre radio web via le site de Radionomy.
Finalement, si l’information persiste dans ces différentes formes, le journalisme survivra aussi dans ces différentes formes à travers une révolution nécessaire à l’évolution de notre société.
Quant aux supports de l’information que je vois évoluer à une vitesse impressionante dans notre secteur, la surveillance et l’analyse du contenu médiatique, ils évolueront très vite aussi. Je suis personnellement persuadé que le support papier aura disparu dans quelques années ou se sera fait fortement rare, aidé en cela par les impératifs environementaux auxquels nous sommes confrontés. La recherche s’est déjà emparée du sujet. Après l’e-book sur lequel les éditeurs pourront télécharger durant la nuit votre journal ou magazine préféré pour que vous puissiez le lire au petit déjeuner, on parle déjà du papier digital dont les premiers prototypes sont testés (Tiens cela me fait pensé à l’univers d’Harry Potter où les journaux sont animés).
Il faut se tourner vers l’avenir en s’interrogeant sur la manière de se reconvertir dans le domaine de l’information mais sûrement pas en grossissant encore des rédactions ou en réclamant de nouveaux subsides à l’Etat déjà exsangue avant d’avoir sauver la moindre banque.
Le sujet est passionnant! il l’est tellement qu’aujourd’hui, j’apprends en lisant le journal Le Soir que le mercredi 1er avril, une conférence débat est organisée au théatre national en collaboration avec le KVS et De Morgen: Les médias en crise: quel avenir pour la presse?
Je vous le demande…

Comments
By charles on March 25th, 2009 at 9:09 pm
Ce qui est amusant, c’est qu’avec les participants au débat du 1er avril, on est à peu près sûr de réentendre toutes les vieilles rengaines. Ces gens-là sont bien sympathiques mais ne soupçonnent pour la plupart même pas encore ce qui arrive à leur cher vieux journalisme de bom’pa. Ce n’est pas en suivant quelques cours accélérés chez Emakina qu’on peut comprendre pourquoi ses jeunes enfants ne liront probablement jamais de journal et apprendre comment y faire face, quand on est dans la presse. Pour une vraie conférence sur le sujet, qu’on nous amène donc Philip Meyer, Jeff Jarvis, Arianna Huffington, Rob Curley, Frédéric Filloux ou Josh Cohen…
By Thibaut on March 26th, 2009 at 8:48 am
J’ai hésité à suggérer que les organisateurs de cette conférence du 1er avril auraient peut-être dû ouvrir leur panel d’orateurs à quelques spécialistes/experts/visionnaires de l’avenir des médias. Vous l’avez fait et je vous en remercie. Ils seront peut-être dans la salle…Mais dans la salle, à quoi bon!
By Ettore Rizza on April 2nd, 2009 at 8:27 am
De fait, il a été très peu question d’internet, même si l’ombre du web planait sur une bonne partie des débats. Une ombre tour à tour menaçante et rafraîchissante.
Car c’est notamment le web que visait Yves Desmet (Morgen) en appelant de ses voeux un retour à l’info “slow food”, où l’on prendrait le temps d’approfondir les choses.
Pour le reste, seul Bernard Marchant s’est risqué à émettre une prédiction : “Oui, l’information sera un jour payante sur internet.”
Aux yeux de l’administrateur de Rossel, le web n’est pas un danger en soi. C’est la gratuité de l’information qui l’est. Une information au rabais qui, sur la toile, “n’est tellement plus riche que ce que l’on trouve en radio depuis des années.”
Son confrère Thomas Leysen, président de Corelio, l’avait rappelé peu avant : “Il était dit que l’information sur internet ne pouvait être que gratuite, en espérant se construire une audience”.
Résultat : “Une génération entière est persuadée que l’information est gratuite” a souligné Yves Desmet. “On ne s’est pas rendu compte que les gens commençaient à y croire.”
Mais, à entendre les éditeurs, rien n’est joué. Pour Marchant, le web reste une formidable opportunité. Pour développer de nouveaux contenus, certes, mais aussi pour réduire les énormes coûts de fabrication d’un quotidien : “Si un jour je ne dois plus imprimer un journal parce qu’on le télécharge sur internet, je dirais : tant mieux !”
La presse comme on l’a toujours connue serait-elle pour autant vouée à disparaître ? Pour lui, la question n’est pas là. Elle est plutôt de savoir si le quotidien restera un média de masse, comme il l’est encore, ou si l’on en reviendra à la situation du (début du) XIXe siècle, quand seule une élite pouvait se permettre une information digne de ce nom. “C’est ça le vrai débat pour moi.”
Et s’il fallait voir la crise actuelle comme une formidable occasion pour les journaux de se remettre en question ? De revendiquer ce slow food dont parlait Desmet ? D’accroître la qualité de l’information ? Béatrice Delvaux, rédac’cheffe du Soir, semble y croire. Après tout, dit-elle, le fait d’être bimédia oblige déjà à une réflexion quotidienne : “Et maintenant que l’info est sur le site web, qu’est-ce qu’on met dans le journal de demain ?”
By charles on April 3rd, 2009 at 1:07 pm
Il semble d’après Ettore, que pour Bernard Marchant, l’information n’est pas plus riche sur le web qu’elle ne l’était en radio il y a quelques années. Alors ou bien M. Marchant ne va jamais sur le web, ou bien il n’y lit que lesoir.be qui, effectivement, est assez pauvre en contenus originaux… Parce que moi, je peux y trouver pratiquement tout ce dont j’ai besoin, sur le web. Et je suis plutôt ce qu’on appelle un newsjunkie! Mais je l’entends déjà me dire qu’il n’a pas le temps de chercher. Ce qui signifie simplement qu’il ne ressent probablement pas vraiment le besoin de l’information qu’il ne trouve pas. Car quel que soit le sujet, il est assez facile de se la faire livrer à domicile, l’information qui vous est utile. Que ce soit sous forme de newsletter ou dans un agrégateur de flux. Sans avoir à chercher longtemps dans le fouillis du web…
Je veux bien lui concéder que dans le cas de la Belgique, nous avons un retard à combler. Il y a peu de sites informatifs vraiment intéressants sur l’information belge. C’est peut-être un créneau à exploiter pour Rossel, tiens…
By Ettore Rizza on April 3rd, 2009 at 1:21 pm
Parce que moi, je peux y trouver pratiquement tout ce dont j’ai besoin, sur le web.
————————
Allons, vous savez très bien que vous faites partie de l’élite en matière d’information. Je serais curieux de vous voir expliquer à la “ménagère de moins de 50 ans” comment vous procédez pour trouver les infos qui vous intéressent.
By charles on April 3rd, 2009 at 2:42 pm
@ Ettore Rizza: Les ménagères de moins de 50 ans? Je suis tout disposé à leur donner des cours particuliers!
Non, sans rire, ce n’est pas compliqué. Et je n’y mets aucune coquetterie: je suis vraiment un peu technophobe, la profusion de gadgets me laisse froid quand elle ne me donne pas de boutons.
Ce qu’il y a, c’est qu’il est vrai qu’en Belgique, nous souffrons d’une inculture grave quand il s’agit du web. Mais l’effort à faire n’est pas énorme.
By Thibaut on April 3rd, 2009 at 3:20 pm
Moi, j’adhère assez bien à la conviction de Béatrice Delvaux sur le fait d’être “bimedia” (et pourquoi pas “trimedia”…), ce qui permet effectivement de se concentrer sur les contenus. Diversifier l’épaisseur de l’information en fonction des profils de consommateurs me paraît être une piste plausible à explorer. Il faut alors trouver la manière de diversifier l’offre sans être redondant.
Cela rejoint mon commentaire plus haut qui expose la possibilité de maintenir une cohabitation entre différents types d’informations. Un tel modèle qui prône la multiplicité des sources d’informations pour le consommateur en offrant une information plus ou moins approfondie qui réponde à ses attentes me paraît cohérent.
A chacun de faire son shopping en fonction de ses attentes et du temps qu’il possède pour s’informer. A chacun d’utiliser la liberté de s’informer ou non comme il le souhaite. Ce qui pose la question de savoir si l’érosion de l’audience ou du lectorat provient réellement de la diversification des canaux de l’information ou du désintérêt de l’opinion pour l’information. C’est un autre débat.
Pour terminer ma réflexion, j’aspire naturellement à ce que cette cohabitation ait pour objectif la rigueur de l’information que cette dernière soit approfondie ou simplement factuelle.
Le débat n’est pas nouveau, il se déplace seulement en raison des nouveaux moyens d’informer. Tweeter pourrait peut-être devenir un vrai nouveau média mais, actuellement, son exposition au dérapage me semble plus grande que d’autres médias. Un nouveau média peut s’imposer s’il obtient la confiance de l’opinion et, à fortiori, de ses adhérents/consommateurs. Pour cela, il doit faire la preuve de sa rigueur en matière de relais d’informations. Vous me direz alors que tous les publics ne sont pas rigoureux. Ok! mais partons quand même du postulat que le consommateur, quel que soit l’info qu’il recherche, aspire à accéder à une information juste.
Accessoirement ;O) Merci à Ettore pour le compte rendu concis de cette conférence-débat à laquelle je n’ai malheureusement pas pu être présent.
Trackbacks